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Cette lettre a été écrite par sa fille Laura Fredducci qui a vécu en direct les évènements de Paris, se trouvant à proximité des lieux de ces attentats. Ce texte reflète bien le ressenti de sa génération devant ce type d'évènement.

Voici donc le texte intégral de cette lettre :

On se réveille avec une énorme masse noire au milieu du salon, quelque chose qu’on n’avait jamais vu de près, dont on n’arrive pas à faire le tour. C’est le début de quelque chose, mais de quoi ? On n’y comprend toujours rien.

Il y a des photos de gens morts dès que j’ouvre mon ordi. Ils avaient mon âge, fréquentaient les mêmes bars, avaient parfois les mêmes amis que moi. C’est tout. On a construit des sociétés non-violentes, dans lesquelles les désaccords se règlent par des discussions feutrées, des arrangements, et des procès quand on a échoué à se mettre d’accord. Je n’ai même pas le souvenir de la dernière fois où quelqu’un m’a crié dessus.

C’est merveilleux, cet état de grâce. On va voter de temps on temps, on se tient au courant de l’actualité en lisant des articles par-ci par-là et pour le reste, on a tout le loisir de boire des coups en terrasse, d’aller tester le nouveau resto du coin et de débattre du dernier film qui nous a touchés. On a peur de l’avenir, du sida, de ne pas trouver un boulot qu’on aime, de finir sa vie seul, mais globalement on n’a pas souvent peur. On a beau dire, on est protégés.

Il y a bien l’armée de notre pays qui intervient dans des zones éloignées, mais les trucs militaires, ça ne nous intéresse pas. On vaut bien mieux que ça. La violence, c’est le dernier recourt des faibles, on nous l’a appris à l’école. L’histoire nous a laissés tranquilles, il ne nous reste plus qu’à trouver les conditions d’un bonheur individuel (ce qui n’est déjà pas une mince affaire). On a laissé tomber les grands récits collectifs, on n’y revient que le temps d’une coupe du monde. La vie humaine est le seul étalon de toute chose, la seule valeur sacrée.

Mais l’histoire est revenue dans notre salon, sur notre canapé, dans notre lit. Je repense à la phrase de George Bataille, « Écrire sous la pression de la guerre, ce n’est pas écrire sur la guerre, mais dans son horizon et comme si elle était la compagne avec laquelle on partage son lit (en admettant qu’elle vous laisse une place, une marge de liberté) ». On dormait tranquille, et on se réveille avec des morts partout. Pour la première fois de notre vie, on se dit qu’un jour la guerre pourrait devenir notre compagne à nous aussi, partager notre lit, prendre beaucoup de place.

Je pense à la société israélienne, dans laquelle chaque homme et chaque femme sait manier un fusil, sait réagir si une bombe explose à proximité. Je pense à des GI américains capable de désarmer et neutraliser un assaillant dans un train. Et je nous trouve bien vulnérables. Notre modèle de société, dont au fond de nous on est si fiers, n’a rien dans sa palette pour répondre à ça. On est si démunis. La violence pure surgit sous la forme d’hommes cagoulés qui portent des Kalachnikov, tirent dans le tas et se font exploser. On n’a rien à répondre à ça.

L’ampleur de mon émotion me fait un peu honte. Honte parce que je ne savais même pas qu’un attentat avait frappé Beyrouth quelques jours plus tôt. Parce que je n’avais pas versé une larme sur Madrid, Londres ou New York. Parce qu’il ne m’avait fallu que 48h avant de réussir à faire des blagues sur Charlie Hebdo. Chacun est bien le centre de son monde, pas de doute là-dessus, c’est bête mais c’est comme ça. Et cette fois c’est mon monde, c’est mes quartiers de Paris, c’est «nous». Alors on cligne des yeux, on se compte : tout le monde est là ? Et on fond en larmes.

FREDDUCCI Laura, Paris / Puget le 14/11/2015.